DARK MODE

3. Les croyances populaires sur la foule

Les foules en situation de danger constituent un sujet d’intérêt, non seulement pour la recherche, mais aussi pour les médias et le grand public. Lorsqu’un évènement collectif marquant se produit, qu’il s’agisse d’une attaque terroriste ou d’un désastre lors d’un concert, les médias relaient très vite l’information et tout le monde en parle. Le public discute de ce qui s’est passé, interprète et explique les faits de façon intuitive. Et souvent, des représentations très communes de la foule sont très présentes dans ces moments, et viennent renforcer des idées incorrectes mais répandues sur la foule. L’origine de ces mythes remonte à Le Bon, dont nous avons déjà parlé ici.

Des mythes populaires

Plusieurs analyses faites par Le Bon (1895), mais aussi par d’autres, comme Tarde (1890) ou Sighele (1901), ainsi que les nombreuses scènes de film illustrant la panique dans des situations d’urgence, ont façonné une représentation populaire des comportements des foules dans des situations de danger collectif, permettant à ces mythes d’exister et de persister. Selon cette représentation populaire, les foules seraient « spontanées, destructrices, irrationnelles, fortement émotionnelles, suggestibles, anonymes et unanimes » (Dezecache, 2015). Le Bon (1895) a aussi comparé les émotions à des microbes, ce qui a conféré à son discours un aspect scientifique. Cela a également donné une dimension pathologique aux comportements collectifs, et façonné l’idée d’une « contagion émotionnelle » primitive, irrépressible et dangereuse (Dezecache, 2015). Nous allons donc décrire ces mythes populaires sur la foule (Drury, Novelli & Stott, 2013 ; Drury et al., 2019), pour mieux les déconstruire, et apporter un éclairage sur les comportements réels des individus en situation de danger collectif dans le prochain article.

Le premier mythe qui existe sur la foule porte sur son impuissance. Les foules sont perçues par le grand public comme des entités passives et impuissantes dans des situations d’urgence, incapables d’agir pour se sauver avant l’arrivée des premiers secours. Le deuxième mythe concerne le désordre civil, et renvoie à l’idée que les situations d’urgence poussent les personnes à se comporter de manière antisociale, menant à des débordements et des bagarres. Enfin, le troisième mythe – et le plus populaire – est celui de la panique de masse. Il décrit les foules en situation de danger comme touchées par une peur exagérée qui se propage par contagion entre les membres d’une foule et qui mène à des comportements de fuite inconsidérés, précipités et ne respectant pas les normes sociales.

Qui y croit ?

Une étude de Drury, Novelli et Stott (2013) avait pour objectif d’explorer les croyances en lien avec ces mythes chez différentes sous-populations au Royaume-Uni : policiers, stewards d’évènements sportifs, professionnels de la sécurité civile, étudiants, et grand public. Les résultats montrent que seuls les policiers et les professionnels de la sécurité civile n’adhéraient pas au mythe de la panique de masse (ils n’étaient ni d’accord ni pas d’accord). Les trois autres catégories de non-professionnels adhéraient bien à ce mythe. Sur le désordre civil, tous les groupes étaient d’accord avec ce que véhiculait ce mythe, à l’exception de celui des policiers – qui n’étaient là encore ni d’accord ni pas d’accord. En revanche, aucun des groupes interrogés ne s’est trouvé adhérer au mythe de l’impuissance des foules.

Le danger d’y croire

Mais même si ces mythes sont incorrects, pourquoi le fait qu’ils persistent serait-il dangereux ? D’après les sociologues et les personnes impliquées dans les aides humanitaires suivant des évènements catastrophique, comme le 11 septembre aux États-Unis, les mythes de panique de masse et d’impuissance des foules auraient bel et bien des conséquences concrètes. Ils génèreraient en effet de la méfiance, encourageraient la centralisation des politiques de sécurité intérieure, et permettraient de justifier des réactions militaires plutôt qu’humanitaires pendant et après des évènements catastrophiques. De plus, l’idée que les autorités en savent plus que la foule pourrait avoir pour conséquence des choix de stratégies de gestion paternalistes (Dezecache, 2015). Les professionnels de la sécurité civile et les gestionnaires de foules utilisent souvent des mots codés, et peuvent être amenés à dissimuler certaines informations au public par peur de provoquer une panique de masse.

Conclusion

Ainsi, ces mythes donnent non seulement une fausse représentation de la foule mais permettent également de justifier des réponses inadaptées, éthiquement discutables, et qui encouragent en retour les comportements décrits par ces mythes (Dezecache, 2015 ; Drury et al., 2019). Cela rend alors plus difficile la gestion des situations d’urgence, et contribue à perpétuer les mythes.

 

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